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Le Suicidé, vaudeville soviétique

  • 24 févr.
  • 3 min de lecture

Du très grand théâtre avec la reprise de cette pièce de Nicolaï Erdman mise en scène par Jean Bellorini. Un moment inoubliable pour un Suicidé halluciné mené tambour battant par une troupe au mieux de sa forme. 

 

Tout le monde dort dans l’immeuble communautaire des débuts du soviétisme de la pièce de Nicolaï Erdman (1900 - 1970). 

Tout le monde sauf Sémione Semionovitch, un chômeur sans le sou, qui, pris d’une fringale nocturne, réveille sa femme au sujet d’un saucisson de foie. S’ensuit une violente dispute où il menace de se tuer à corps et à cris, si bien que Macha et sa belle-mère Sérafima ameutent leurs voisins à la rescousse. Des personnages, archétypes de la société russe - l’intellectuel, le marxiste, le commerçant, ou encore la bourgeoise romantique - vont alors se succéder pour les aider mais surtout pour récupérer ce funeste projet. Car si on se suicide dans l’URSS post-révolutionnaire, c’est pour une cause : l’amour, la patrie, la défense de l’intelligentsia ou de la religion. La mort de Semione doit avoir une raison d’être et un certain panache dans cette société stalinienne de plus en plus répressive. Sans état d’âme, cet aréopage accule Sémione au suicide jusqu’à programmer sa mort lors d’un banquet : un comique de situation poussé jusqu’à l’absurde qui pointe sans limite les bassesses humaines. 

 

Un anti-héros profondément humain

 

Face à ce défilé de représentants de la société russe bolchévique, Sémione Podsékalnikov est tour à tour surpris, flatté et angoissé quand se rapproche le moment fatidique. Interprété par François Deblock, le personnage trouve un juste équilibre entre naïveté et lucidité. Avec son air éberlué, sa silhouette longiligne et légèrement dégingandée, l’acteur compose une figure attachante sans forcer l’effet comique. Persuadé de s’en sortir en devenant musicien d'hélicon, l’art du comédien atteint des sommets dans son monologue d’être ou ne pas être, pastiche d’Hamlet ou dans son interprétation de Creep de Radiohead

  

Une mise en scène féconde qui résonne avec l’actualité 


Jean Bellorini traduit avec intelligence l'absurde épopée de Sémione en utilisant à plein l’immense plateau de la toute nouvelle salle des Amandiers, où ses personnages trottinent et s’épuisent à courir à la poursuite du futur suicidé. Pris au piège par cette histoire et l’Histoire avec une grand H, le metteur en scène plonge sa bande dans un univers intemporel qui mêle des chants traditionnels russes à la pop anglo-saxonne, un vestiaire seventies flashy aux vareuses sombres de l’armée rouge. Si ce joyeux maelstrom est finalement un hymne à la vie qui fait retrouver à Semione le goût de l’existence, Jean Bellorini conclut son spectacle par une trouée glaçante dans l’actualité. Sur le grand écran en fond de scène apparait le rappeur russe Ivan Petunin, alias Walkie, qui annonce en 2022 son suicide pour ne pas avoir à aller combattre en Ukraine. Loin du vaudeville, un écho coup de poing au texte d’Erdman


E. Ziadé et S. Girault



Texte : Nicolaï Erdman

Traduction : André Markowicz

Mise en scène : Jean Bellorini

Assistant à la mise en scène : Mélodie – Amy Wallet

Avec : François Deblock, Mathieu Delmonté, Clément Durand, Anke Engelsmann, Jacques Hadjaje, Damoh Ikheteah, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Marc Plas, Gérôme Ferchaud, Matthieu Tune, Antoine Raffalli, Damien Zanoly. Et avec la participation de Tatiana Frolova.

Musiciens : Anthony Caillet, Marion Chiron, Benoît Prisset

Scénographie : Véronique Chazal et Jean Bellorini

Costumes : Macha Makeïeff


Le suicidé © J. Parisot
Le suicidé © J. Parisot

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