Génération Mitterrand : créer un lien brutal entre le peuple et ses élus

Dernière mise à jour : 17 sept.


Génération Mitterrand © P. Le Goff

Rencontre avec Léo Cohen-Paperman, auteur et metteur en scène de Génération Mitterrand


Génération Mitterrand s’inscrit dans un projet plus large de série de portraits des présidents de la Ve République intitulé Huit rois (nos présidents). Comment ce projet est-il né, pourquoi vous intéressez-vous à cette histoire ?


A travers un de mes précédents spectacles Le jour de gloire est arrivé, qui racontait l’histoire de la Ve république, j'ai pris conscience de la puissance d’évocation des personnages principaux de ce récit, à savoir les Présidents. Pour le public, venir voir un spectacle sur Chirac ou Mitterrand n’est pas anodin. Ceux qui y viennent sont chargés d’affects, d’une grande empathie ou parfois d’une grande violence à l’égard de ces personnages. C’est pour moi un moyen de créer un rapport puissant avec le public, la série vient de ce désir. C’est aussi la volonté de faire un théâtre populaire qui parle de façon la plus large possible au public.

En tant que metteur en scène, penser le projet sous forme de série donne du sens et de l'ampleur. Cela permet de s’inscrire dans la durée. Huit rois décrit une famille française sur quatre générations, c’est une saga familiale qui permet de parler de la société française et de ses évolutions. D’une certaine manière, je m’inscris dans la tradition de Zola avec les Rougon-Macquart ou de Balzac avec la Comédie humaine. Le propos est de créer un lien, parfois brutal, entre le peuple et ses élus.


Pourquoi ce titre : Huit rois (nos présidents) ? En quoi notre Ve république a-t-elle un lien avec une monarchie ?

Je pense que de Gaulle a voulu faire la synthèse entre la démocratie et la monarchie, d’où le choix de ce titre. Nos gouvernants sont des rois, mais aussi nos présidents puisque nous les avons élus. Leurs portraits sont exposés dans les lieux officiels de la république : les mairies, les écoles. En tant que citoyens, nous sommes liés à eux par ces images.



Comment construisez-vous vos personnages et plus particulièrement les présidents ?

Avec mes co-auteurs, on lit et on rassemble évidemment une grosse documentation sur les présidents : des biographies bien sûr, mais aussi beaucoup de témoignages de personnes qui les ont côtoyés, comme par exemple le chauffeur de Jacques Chirac. Ce matériau nous permet alors d’inventer des vies comme celles de Michel, de Luc ou de Marie-France dans Génération Mitterrand.

Au début de l’écriture des spectacles, nous nous appuyons sur certaines convictions. Par exemple, pour La vie et la mort de J. Chirac, écrit avec Julien Campani, nous savions que nous voulions parler de ses retournements politiques et de son masque, et nous avons choisi un acteur qui lui ressemble vraiment. Pour Génération Mitterrand, avec Émilien Diard-Detoeuf, nous avions en tête trois personnages qui ont passionnément aimé Mitterrand. Mais nous ne savions pas qu’ils incarneraient eux-mêmes le président, cette idée est venue plus tard. Pour Giscard, le fil rouge sera un dîner du président chez des français de 1974 à 1981. Finalement, pour chaque président, nous choisissons un point de vue différent.


Vous dites que “Mitterrand a fabriqué le monde dans lequel nous vivons”, que voulez-vous dire ?

Je pense à son engagement européen, à la manière dont il a ancré la France dans l’Europe. Il a aussi légitimé la gauche pour diriger le pays. J’ajouterai à son héritage l’abolition de la peine de mort et la création d’une politique culturelle volontariste.


Comment faites-vous pour conserver une certaine distance avec vos personnages de présidents ?

C’est grâce à la force du théâtre et l’empreinte qu’ils laissent à travers d’autres personnages comme Michel, Luc et Marie-France. On peut dépasser l'hagiographie ou l’accusation par la situation théâtrale, par le tremblement d’un acteur ou d’une actrice sur scène.



Sur le spectacle


Après La Vie et la mort de J. Chirac, roi des Français créé en 2020, Léo Cohen-Paperman et Emilien Diard-Detoeuf proposent avec un nouvel épisode de la série théâtrale Huit rois (nos présidents) qui a pour ambition de peindre le portrait théâtral des huit présidents de la Ve République, de Charles de Gaulle à Emmanuel Macron.


Sur scène, Luc, un professeur d'histoire-géographie de Vénissieux, Marie-France, une journaliste parisienne, Michel, un ancien ouvrier d’Alstom à Belfort. En 1981 ils ont 30 ans et ont tous les trois voté Mitterrand. En 2022, ils votent respectivement Mélenchon, Macron et Le Pen. Que s’est-il passé entre ces deux dates ? Quel est l’héritage de ce président qui pour beaucoup allait “changer leur vie” ?

Pour répondre à ces questions, Léo Cohen-Paperman et Emilien Diard-Detoeuf construisent un récit qui alterne des événements des deux septennats vécus par les trois protagonistes, avec d’autres, incarnés par le président lui-même. On vit l’annonce de la fin des nationalisations dans le salon de Michel, le concert de SOS Racisme à la Concorde avec Luc. Puis, on part à l’Elysée où le Président rencontre Pei autour du projet de la pyramide du Louvre ou écoute l’envolée lyrique de Séguéla sur son slogan “Génération Mitterrand” choisi pour l’élection de 1988.

Grâce à cette polyphonie, la mise en scène de Léo Cohen-Paperman ébauche un portrait sensible d'une génération et souligne avec habileté la complexité du président : ses ambitions, ses renoncements, ses dissimulations, sans oublier son génie à comprendre le peuple qui l’a élu.


Jusqu'au 30 septembre, au Théâtre de Belleville





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