Des hommes endormis de Martin Crimp
- 23 mai
- 3 min de lecture
Il est 2 heures du matin dans l’appartement de Julia et Paul, deux quinquagénaires bourgeois qui ont consacré leur vie à leur ambition professionnelle. Surgissent, Josefine et Tilman, un jeune couple qui vient fragmenter cette réalité. Dans Des hommes endormis de Martin Crimp, l’auteur britannique cultive l’étrange et questionne plusieurs thèmes sans qu’on parvienne complètement à comprendre où il souhaite nous mener. C’est la force mais aussi la limite de la pièce.
L’appartement est immense, meublé sommairement d’un frigo, d’une table et de deux chaises et d’un étrange et imposant magnétophone à bandes magnétiques d’où surgissent des extraits de musique et les sons du monde. Au fond, derrière une cloison semi-opaque, on distingue un balcon ouvert sur la ville et ses immeubles.
Dans ce décor froid, entre réalisme fonctionnel et illusion, on découvre au cœur de la nuit Julia (excellente Christèle Tual) et Paul (Laurent Poitrenaux). Sans affect, elle exprime l’usure du couple qu’elle forme depuis plusieurs décennies avec Paul. Aucune psychologie dans ces deux personnages qui monologuent plus qu’ils ne parlent, comme de grands pantins désarticulés qui font le constat d’une vie de couple vidée de tout désir, sauf peut-être du travail. Pas d’enfant, pas de projet à deux, chacun a réussi sa carrière professionnelle au détriment de sa vie intime. Ils ne s’aiment plus mais restent figés dans un statu quo mortifère.
Un théâtre de confrontation et de transmission
Face à ce vide, Martin Crimp convoque un jeune couple, Josefine (Hortense Girard), collaboratrice de Julia et Tilman (Guillaume Costanza), à la tête d’une entreprise de mobilier. Ils sont amoureux, profitent de la vie, veulent danser et boire. Ils s’expriment dans une langue différente de celle de Julia et Paul, des mots qui traduisent leurs émotions et leurs pulsions. Mais cette vitalité ne cache-t-elle pas aussi une fragilité ? Pourquoi Tilman, alcoolisé, enjambe-t-il le balcon de l’appartement ?
Pour affirmer ce choc de génération, Josefine annonce qu’elle attend un enfant. Choc des corps aussi quand soudainement elle assène un coup de poing à Paul. Est-ce une attaque ou un moyen de le faire sortir de sa torpeur morbide ? Crimp introduit habilement des situations absurdes, comme des coups de canif qui transpercent le réel et viennent désorienter le spectateur. Mais ces bascules ont aussi tendance à nous perdre malgré une mise en scène précise et carrée de Ludovic Lagarde.
Car au-delà de la confrontation, la pièce de Crimp aborde d’autres sujets : la transmission, le rapport de classe, le patriarcat, la transparence de la société capitaliste occidentale. Alors que les hommes quittent peu à peu la scène, la transmission qui se joue entre les deux femmes est peut-être le fil qu’on arrive le mieux à tirer. La pièce s’achève sur Julia et Josefine qui se mettent au travail. L'aînée apprend à la cadette à trahir ses idées pour ménager une relation professionnelle, mais Julia gardera son enfant. Les deux femmes recomposent une nouvelle relation, entreouvre une nouvelle porte, sans qu’on sache bien ce qu’il y a derrière.
Texte : Martin Crimp
Traduction : Alice Zeniter
Mise en scène : Ludovic Lagarde
Scénographie : Ludovic Lagarde en collaboration avec Sébastien Michaud
Régie générale et assistanat à la scénographie : Moustache (François Aubry)
Costumes : Marie La Rocca
Lumières : Sébastien Michaud
Son et images : Jérôme Tuncer
Conception sonore : Alvise Sinivia
Collaboration à la mise en scène : Céline Gaudier
Avec :
Julia Christèle Tual
Paul Laurent Poitrenaux
Tilman Guillaume Costanza
Josefine Hortense Girard




Commentaires