Place des héros

Place des héros de Thomas Bernhard. Mise en scène de Krystian Lupa, Théâtre des Gémeaux, Sceaux, 2018

Place des héros

Ma mère m’emmène voir Place des Héros écrit par Thomas Bernhard et mis en scène par Krystian Lupa. Elle m’explique que c’est un metteur en scène incroyable. J’attends de voir. Je ne connais pas son travail.

On arrive au théâtre, beaucoup de gens attendent devant l’entrée, ils demandent des places, à tout prix. Une légère hystérie collective, c’est plutôt bon signe. On rentre. Les lumières s’éteignent. Deux actrices se présentent. Le spectacle est en lituanien, surtitré en français. Ce n’est pas gênant. Ce sont deux domestiques, leur employeur s’est suicidé, elles rangent ses affaires.
Je n’ai jamais vu un jeu d’acteur (trice) aussi précis de ma vie. En parlant de tissus, de chaussures, de lessive, de cire, elles transmettent une émotion telle, que je me surprends à être redressée sur mon fauteuil. Mon dos ne touche plus le dossier et je suis complètement fascinée. Elles ont des micros, réglés très subtilement. Cela leur permet de chuchoter, de parler doucement.

La pièce est très longue, à l’entracte je fais exprès d’aller aux toilettes, d’y rester, pour que personne ne me parle. Ma mère a rencontré des amis mais je suis trop bouleversée pour être polie. Je reste aux toilettes jusqu’à la sonnerie puis je reviens secrètement dans le noir.

La deuxième partie est beaucoup plus violente. Dans la pièce, la femme du professeur qui s’est suicidé (l’employeur des domestiques) entend dans sa tête les clameurs de la Place des Héros, l'accueil de la foule rassemblée sur la Heldenplatz de Vienne pour applaudir Adolf Hitler venu annoncer l'annexion de l'Autriche à l'Allemagne le 15 mars 1938. La femme du professeur Schuster entre sur scène, on entend la clameur des masses montant de la Place des Héros s’enfler de plus en plus, enfler jusqu’à la limite du supportable, d’une seule voix forte. On reconnaît la voix d’Hitler. À ce moment-là, le metteur en scène choisit de projeter sur le cyclo en arrière-plan des cheminées fumantes. L’horreur que représente cette image accompagnée des clameurs me remplit d’effroi. Puis tout à coup l’image change : on entend et on voit un immense éclat de verre, qui se brise. La nuit de cristal peut-être. Alors que les clameurs qui montaient petit à petit avaient construit progressivement mon émotion, jusqu’à son paroxysme, ce dernier choc m’assomme et je suis abrutie sur mon siège. J’ai la bouche ouverte, les yeux écarquillés. Je ne comprends pas ce qui vient de m’arriver. Place des Héros est la pièce qui m’a le plus bouleversée de tout ce que j’ai pu voir au théâtre, qui m’a le plus bousculée. Je n’ai pas pleuré pendant la pièce. J’ai pleuré après.

Leïla