La matrice

Les fourberies de Scapin. Mise en scène de Jean-Pierre Vincent, Cour d’honneur du Palais des Papes, Avignon, 1990

La matrice

Il faut bien dire que tout était réuni : j’étais bien accompagné, nos vacances débutaient, la nuit était sereine, nous avions vu dans l’après-midi deux ou trois spectacles du off, parfaites mises en bouche culturelles, les trompettes de Maurice Jarre avaient réussi leur effet en ajoutant à la soirée qui s’annonçait le faste qu’il me fallait. J’avais pénétré dans la cour d’honneur (c’était alors une découverte) avec le sentiment d’être un immense privilégié et avais été immédiatement happé par la beauté intemporelle du lieu.

Seul petit bémol : le spectacle qui s’annonçait… Du Molière classissime, pas le misanthrope, Dom Juan ou Tartuffe, mais le bon enfant « fourberies de Scapin » que je laissais alors aux collégiens et qui faisait peu écho à la radicalité que je cherchais alors. Et puis, Daniel Auteuil, très bon acteur de cinéma certes, mais nous sommes au théâtre tout de même !

Plus de trente ans ont passé. Il reste finalement peu de choses des éléments objectifs qui ont constitué le spectacle. Un plateau quasi vide (n’y étaient figurées que deux sous-pentes dont entraient et sortaient tous les protagonistes), deux ou trois images en flash (la scène des coups de bâton, Daniel Auteuil en équilibre sur une des sous-pentes), l’ardeur de Scapin, lumineux, quand il s’agit d’aider ceux qui le méritent, mais tellement seul et sombre par ailleurs… et c’est à peu près tout.

Plus de trente ans ont passé. Il reste surtout la certitude d’avoir été tout simplement heureux pendant les deux heures du spectacle, d’avoir été embarqué dans sa folle générosité et, à l’issue de celui-ci d’avoir eu la furieuse envie de prendre tous mes voisins de spectacle (que je ne connaissais pas) dans mes bras.
Reste surtout ce sentiment étrange mais si prégnant d’avoir non pas assisté à une représentation théâtrale mais d’avoir vu le théâtre lui-même, tel qu’il réunit depuis des siècles tous ceux qui se sentent pleinement heureux dès lors qu’ils se glissent dans un fauteuil, que la lumière s’éteint, que le rideau s’ouvre (ou que les étoiles se mettent à scintiller)…

Pour le spectateur débutant que j’étais alors, la nuit magique de la Cour d’Honneur 1990 allait être la matrice dans laquelle n’avaient plus qu’à se couler tous les spectacles qui allaient suivre…

Frédéric